L’interview du ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov par Léa Salamé, diffusée sur France 2, ne m’a pas mise en colère. Elle m’a confirmé dans la conviction qu’il y a une urgence à réfléchir aux raisons de la vulnérabilité de nos médias à l’influence russe, dont les manifestations sont devenues récurrentes. Cette vulnérabilité renvoie, selon moi, à deux phénomènes : la difficulté à anticiper et identifier les manipulations informationnelles russes, et la difficulté à concilier plusieurs grammaires contradictoires du travail journalistique.
Le choix de la rédaction d’interroger Sergueï Lavrov ne me pose aucun problème. La conservation de l’initiative, la liberté du journaliste de choisir qui interroger et sur quel sujet, est un principe fondamental du métier. Nous n’avons pas à nous substituer aux journalistes dans leur choix, et surtout pas à ceux qui travaillent dans les médias de service public ; les seules personnes susceptibles de critiquer le choix de l’interview sont, selon moi, les confrères et consœurs journalistes de Léa Salamé, au nom d’une éthique professionnelle partagée.
Ce qui est manifeste dans l’interview de Lavrov par Salamé, c’est précisément la perte de l’initiative par la journaliste. La prise de contrôle de l’entretien par le ministre russe est visible dans la configuration matérielle de l’entretien : c’est Lavrov qui décide du tempo de l’interview, enlevant son oreillette quand il se lance dans un monologue, ne laissant aucune chance à Salamé, coincée de l’autre côté de l’écran d’ordinateur, de venir l’interrompre. La perte de contrôle se révèle également dans l’incapacité de la journaliste d’opposer des faits précis aux mensonges proférés par son interlocuteur. Le résultat est accablant : l’entretien se transforme en une tribune pour le ministre russe où rien ni personne ne l’empêche de dérouler son discours.
Pourquoi l’entretien a-t-il ainsi déraillé ? Une partie, me semble-t-il, tient aux contradictions inhérentes au travail du journaliste. Comme l’a souligné le sociologue Cyril Lemieux dans « Mauvaise presse », les principes déontologiques du métier que les journalistes s’efforcent de respecter se heurtent aux exigences de la « grammaire réaliste », à savoir un certain nombre de contraintes rédactionnelles. Il est possible que la journaliste ait été mise en difficulté par le temps de préparation trop court, ainsi que par le dispositif visio, probablement imposés par les Russes. Il est également possible que la perspective de sortir un entretien exclusif, dans un contexte de rareté de la parole des dignitaires russes sur nos antennes, ait été tellement attractive pour la rédaction que les journalistes n’aient pas pris les précautions nécessaires pour préparer l’interview. Manifestement, ils n’ont jugé utile ni de procéder à un fact-checking systématique (qui était possible à l’avance, au vu de la prévisibilité du discours de Lavrov), ni de s’interroger sur les raisons pour lesquelles l’interview a été accordée par Moscou et les objectifs que Moscou cherchait à y atteindre.
Ce dernier point me semble central. En surestimant leur capacité à maintenir l’initiative et à contrôler l’entretien, en cherchant à respecter un autre principe fondamental de leur métier qui est l’exigence de polyphonie, les journalistes augmentent considérablement les chances d’être manipulés et de devenir des canaux par lesquels des acteurs hostiles s’aménagent un espace dans notre paysage médiatique. Le risque est encore augmenté lorsque les journalistes ne proposent pas un dispositif solide de mise en contradiction des discours de leurs interviewés par une préparation soignée et une présence de spécialistes du sujet.
Le pouvoir russe ne cherche plus à nous convaincre de le suivre : il cherche à projeter une image de force, de contrôle et de détermination. L’objectif de Lavrov n’est pas de retourner les opinions françaises, il est de créer une image de puissance du pouvoir russe, susceptible de démobiliser nos opinions. L’image que nous avons projetée dans cet entretien est celle de notre faiblesse, sans avoir obtenu en retour la moindre information exclusive. 1 : 0 pour la Russie.
Que pouvons-nous faire aujourd’hui pour rendre nos médias moins vulnérables à cette instrumentalisation informationnelle ? Voici quatre propositions réalistes.
- Attribuer les actes de manipulation informationnelle, comme nous attribuons aujourd’hui les cyberattaques, en explicitant leur objectif. Je me demande s’il existe des guides formalisés permettant aux journalistes de repérer les indices d’une instrumentalisation des médias : sinon, ce serait peut-être le moment d’en rédiger.
- Inciter les rédactions à privilégier les principes d’éthique journalistique sur les objectifs commerciaux en augmentant le coût réputationnel du choix du « scoop » ou de « l’exclusivité ». C’est un peu ce que je suis en train de faire ici…
- Aider les journalistes à préparer au mieux leurs sujets, en mettant en place une collaboration étroite avec les spécialistes. Ici, c’est aussi à nous autres chercheurs de faire des efforts, mais aussi aux journalistes de systématiser l’appel aux chercheurs et experts du sujet en amont du direct ou de la diffusion. Cette exigence doit être encore plus forte lorsqu’il s’agit d’interlocuteurs représentant un pouvoir explicitement hostile à l’égard de nos pays.
- Diminuer la dépendance des médias du service public des logiques commerciales, en valorisant la qualité et la préparation sur la rapidité et l’audience. Le succès des nouveaux médias en ligne mettant l’accent sur l’approfondissement et la qualité nous montre que le journalisme d’investigation est plus que jamais apprécié des lecteurs. Nos journalistes des médias publics doivent être soutenus dans leur volonté de travailler avec davantage de recul sur des sujets de fond, même au détriment de l’immédiateté : le public suivra.


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