On parle souvent du coût de la guerre pour la Russie: en dépenses pour la défense, en impact des sanctions, en hommes. On ne réfléchit pas assez au coût inverse, celui du risque politique qu’entraînerait, pour le pouvoir russe, l’arrêt des combats. Quelques notes rapides pour évoquer cet aspect rarement abordé.

Le premier risque politique est lié à la démobilisation des combattants actuellement engagés sur le front. La Russie a traité avec une grande violence l’ensemble des hommes qu’elle a engagés dans la guerre. Les militaires sous contrat que comptait l’armée en 2022 ont été cloués au front par une transformation de leurs contrats en engagement à durée indéterminée, sans possibilité de démissionner. Les mobilisés, civils recrutés de force en 2022 et envoyés au front dans des conditions terribles, y demeurent toujours deux ans et demi plus tard. Les nouveaux soldats sous contrat bénéficient, certes, d’une rémunération confortable, mais ne sont ni correctement formés, ni correctement équipés, ni traités avec respect.
Démobiliser ces hommes, même en les glorifiant, et les laisser revenir dans la vie civile, c’est prendre le risque de voir le récit des facettes sombres de la conduite de la guerre se diffuser dans la société. C’est aussi devoir faire face à des centaines de milliers d’hommes qui pourraient en vouloir à leur pouvoir politique, qui sont profondément traumatisés, et qui savent désormais manier les armes. Le Kremlin a en partie conscience du problème et met en place de modestes politiques d’intégration des vétérans dans la vie civile, mais vu le contour de ces dispositifs, ils risquent de se révéler très insuffisants. Le pouvoir russe s’est refusé jusqu’à maintenant de démobiliser le moindre combattant et essaiera, autant que possible, de reculer le moment de la démobilisation.

Le second risque politique est la conséquence d’une transformation du système de rentes et de rétributions liées à la guerre. La croissance affichée par l’économie russe est une croissance nourrie par la conduite de la guerre. L’économie s’est recentrée sur la commande militaire, les actifs économiques ont été redistribués et réorganisés pour faire face aux sanctions. La guerre et les sanctions ont frappé beaucoup d’acteurs économiques, mais représentent également une nouvelle rente pour beaucoup d’autres. Si la Russie veut maintenir l’apparence de solidité économique et garder la loyauté des élites, elle ne peut se permettre, dans les années qui viennent, de sortir de ce modèle économique centré sur la conduite de la guerre.


Le troisième risque politique est celui des territoires qui resteraient sous occupation russe. L’expérience d’intégration des territoires saisis par la force par la Fédération de Russie se limite aujourd’hui à la Crimée; or, celle-ci a été annexée dans des conditions très différentes, avec un usage limité de la violence et les faveurs d’une partie de la population. Installer l’État russe sur les territoires conquis depuis 2022 sera un défi d’une autre taille, car la population de ces régions a une forte conscience de vivre sous occupation militaire. La violence, notamment contre les civils, y est considérable: le pouvoir russe n’a pas le consentement des habitants de ces régions. A certains égards, la situation risque d’y être plus proche de la Tchétchénie en 1995 que de la Crimée en 2014. C’est une guerre diffuse que la Russie devra conduire dans les territoires annexés.
Pour les républiques séparatistes du Donbass, j’ai beaucoup plus de difficultés pour l’instant à évaluer la situation et à faire des projections. Ces régions qui ont été dévastées et maltraitées depuis 10 ans, mais j’ai peu de sources fiables pour prendre le pouls de ce qui s’y passe et de la manière dont les habitants qui y vivent encore se projettent dans l’avenir.

Existe-t-il un risque réputationnel, où Poutine pourrait être accusé par son entourage de ne pas avoir atteint ses objectifs de guerre? Ce risque me semble limité, car en cas de cessez-le-feu ou d’un autre type d’accord, le pouvoir aura sécurisé sa victoire principale: arriver à faire admettre aux Occidentaux qu’ils sont impuissants face à la Russie.

Les trois risques structurels que j’ai pointés ici me semblent en revanche sérieux. Ils peuvent, me semble-t-il, amener la Russie à privilégier tout scénario où la guerre ne s’arrête pas vraiment, où le pouvoir peut garder un gros volume de forces armées mobilisé, investir dans la consolidation de l’industrie militaire et dans la production massive d’armes, maintenir une occupation militaire (plutôt qu’une administration civile) dans les territoires annexés.

On a souvent dit que la Russie n’avait pas intérêt à une négociation autre qu’une capitulation, parce qu’elle se voyait en train de gagner sur le front. Mais la Russie est aussi dans une situation politique interne qui la pousserait plutôt à éviter les scénarios de paix durable qui seraient paradoxalement aujourd’hui plus déstabilisateurs que la guerre. Le scénario le plus favorable au Kremlin, celui qui lui permettrait de garder le contrôle interne, serait celui d’une baisse de l’intensité de la guerre sans démobilisation, sans abandon de la rhétorique guerrière, et sans ralentissement de l’économie de guerre et du réarmement. Une guerre moins coûteuse en hommes et en armes, plus confortable pour l’économie, moins stressante pour la population, mais toujours une guerre.

Un cessez-le-feu instable et régulièrement violé serait peut-être le meilleur cadeau que l’on pourrait faire aujourd’hui au Kremlin.

14 responses to “Le coût de la paix pour la Russie”

  1. merci pour cette réaliste analyse.

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  2. Très intéressant. Merci de vos analyses qui sortent toujours des sentiers battus. Bien à vousMarie-Caroline Wheatley

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  3. merci beaucoup pour votre analyse qui me semble pertinente.

    Mais cette paix instable avec avec une guerre persistante à bas bruit et des probables violations des accords de paix, n’est ce pas ce que va proposer Trump? qui veut juste annoncer un cessez le feu à court terme.

    Si l’on part de votre analyse, que doivent proposer les européens?

    le problème principal des européens étant qu’ils ne sont pas unis.

    Merci pour vos précisions.

    Cordialement.

    Christophe Rondeleux

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  4. Le peuple russe a la réputation d’encaisser et de subir, jusqu’au moment où il atteint le point de rupture, et là, c’est la révolte brutale, la « pugatchovchina » du XVIIIeme siècle ou les révoltes de soldats de février 1917. Comment le régime poutinien a-t-il réussi jusqu’à présent à éviter cet engrenage ?

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  5. Merci pour cette analyse pertinente.

    Le risque d’une paix pour l’Ukraine doit aussi exister, même s’il est de nature différente. Les négociations directes entre Trump et Poutine sur fond de désengagement des Etats-unis est aussi de nature à fragiliser le président Zelensky.

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  6. limpide ! C’est ce vers quoi hélas nous allons. Mais l’Ukraine pourrait aussi en profiter pour se réarmer durablement si un cessez-le-feu était proclamé. l’Europe aussi puisqu’il ne fera aucun doute que la Russie organisera la guerre de demain contre laquelle les nations libres auront le devoir de se préparer. L’équation Trump reste à déterminer, quand bien même le personnage est ce qu’il est. N’a t’il pas aidé l’Ukraine en 2017 quand Obama et Biden alors colistier s’en sont abstenus?

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  7. c’est du second degré ?

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  8. Clair, sobre, convaincant : merci beaucoup ! Cette analyse me paraît hélas parfaitement compatible avec les objectifs de Trump et le discours de Munich de Vance. Les dirigeants européens y sont-ils rendus attentifs ?

    Philippe Rochat, Grandson (Suisse, Vaud)

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  9. Est-ce qu’on ne doit pas craindre que les USA rentrent dans cette même logique de va-t-en-guerre assez rapidement ?

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  10. […] ‍Anna Colin Lebedev, 18 février 2025https://colinlebedev.fr/2025/02/14/le-cout-de-la-paix-pour-la-russie/https://www.solidarity-ukraine-belgium.com/post/le-cout-de-la-paix-pour-la-russie-par-anna-colin-lebedev […]

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  11. […] ‍Anna Colin Lebedev, 18 février 2025https://colinlebedev.fr/2025/02/14/le-cout-de-la-paix-pour-la-russie/https://www.solidarity-ukraine-belgium.com/post/le-cout-de-la-paix-pour-la-russie-par-anna-colin-lebedev […]

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  12. Merci pour votre éclairante analyse.

    Je la rapprocherais volontiers de celle de Serguei Medvedev (juillet 2022) intitulée « La guerre comme idée nationale » (le but de la guerre n’est pas la victoire immédiate ni l’occupation de l’Ukraine, mais la guerre en soi, prélude à une guerre mondiale permanente). La guerre comme idée nationale • desk russie

    Bien à vous

    Brigitte

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  13. la russie aurait intérêt à maintenir une instabilité guerrière dans les zones prises à l’ukraine. Mais celles ci contiennent pour certaines les minerais et terres rares que convoitent les etats unis et qu’ils souhaitent exploiter. Cette situation n’est elle pas propice à une instabilité grandissante et une rupture entre les deux puissances russe et américaine?

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  14. Bonjour, N’y a t’il pas une inquiétude additionnelle aux trois risques que vous évoquez d’une éventuelle démobilisation pour le pouvoir russe, celle liée à l’origine ethnique des combattants? On lit souvent une surreprésentation des populations issues des républiques périphériques. Le retour de ces combattants n’est t’il pas un danger tangible pour la stabilité de la fédération?

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