C’est un article que j’ai écrit il y a un an et demi déjà pour « Sociologies pratiques » et qui vient d’être mis en ligne
Je souhaitais partager mes réflexions autour d’une expérience personnelle forte, celle de ma soudaine et massive médiatisation suite à l’agression russe contre l’Ukraine. Même si j’étais déjà assez familière de l’interaction avec les journalistes, du jour au lendemain, l’intervention dans les médias est devenue, assez durablement, une partie conséquente de mon activité professionnelle. Si vous lisez ce billet, c’est sans doute un des effets de cette médiatisation et de la visibilité qu’elle m’a donnée.
Nous, les sociologues, avons une déformation professionnelle terrible. Tout est terrain d’enquête potentiel : la salle d’attente d’un médecin, la fête de famille, la réunion de travail… Alors, lorsque je me suis retrouvée en 2022 à enchaîner studios et plateaux et à répondre (ou pas) à une vingtaine de sollicitations par jour, j’ai assez vite pensé que ce que j’expérimentais était aussi un objet d’observation fascinant. Ce que j’observais, c’était ce processus de fabrication d’un discours sur la société selon des dispositifs bien particuliers, et dont j’étais un des acteurs. J’ai pris des notes. Quand j’y repense, c’était aussi une sorte de dédoublement qui me permettait de rendre plus supportable ce que je vivais. Alors que j’étais (et je suis toujours) profondément éprouvée et meurtrie par cette guerre, j’aurais pu m’horrifier de l’ambiance des plateaux où l’on se faisait la bise et on rigolait, avant de prendre un air grave à l’antenne pour parler de l’armée russe qui attaquait les villes ukrainiennes. Regarder cela en sociologue était apaisant. J’observais les inégales capacités des uns et des autres à peser dans le discours, je mesurais les contraintes et les ressources de chacun des acteurs engagés, j’essayais de comprendre les choix faits par les rédactions et la manière dont elles avaient construit leurs sujets. J’avoue: c’était aussi pour moi un réservoir à anecdotes dont je ponctuais ensuite mon cours de sociologie des médias. Assez rapidement, je me suis mise à tester des choses, et voir par exemple dans quelles conditions je pouvais co-définir, avec les journalistes, les questions qui méritaient d’être posées.
Aborder les médias en sociologue me permettait aussi de conserver une posture à laquelle je tenais: celle d’une relation mutuellement bienveillante avec les journalistes. Mon postulat de départ est toujours que les journalistes souhaitent bien faire leur travail, mais qu’ils le font dans un contexte de contraintes très fortes (même si elles sont inégalement fortes selon le média et le poste qu’ils y occupent…) C’est un travail que j’admire et dont les contraintes sont souvent méconnues. Nous avons tendance, dans ma communauté professionnelle, à attribuer la faute d’une interaction journaliste/chercheur qui tourne mal à l’un ou à l’autre des individus qui en sont partie prenante. Nous gagnerions vraiment à y voir des difficultés plus structurelles, inhérentes à l’exercice de chacun de nos métiers.
Tout ça pour vous dire que l’article que vous trouverez jusqu’à fin juillet en accès libre, est une réflexion modeste sur ces sujets qui me passionnent, à partir de mon expérience personnelle. Une autre sorte de « making of« : cette fois-ci, la fabrication du volet médiatique de mon travail.


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