L’appel aux élections de Mykhailo Fedorov: un reboot démocratique?

Un commentaire à chaud sur la vidéo enregisrée par l’ancien ministre de la défense Fedorov, où il formule une critique du fonctionnement politique du pays et appelle à des élections.
Vous entendrez parler de crise politique, de fragilisation de l’équipe présidentielle, de l’émergence d’un opposant politique. Rien de cela n’est faux, on rentre dans une zone de turbulence. Mais pour moi, le vrai sujet n’est pas forcément là.

Les critiques que l’ancien ministre fait dans sa vidéo ne sont pas nouvelles. Elles sont partagées par un grand nombre d’Ukrainiens: nécessité de faire vivre la démocratie, critique de la gestion d’équipe par le président, inacceptabilité de la corruption en temps de guerre. Comme je l’ai dit à plusieurs reprises, les Ukrainiens savent faire la part des choses entre ce qu’ils reprochent à leur président et à leur parlement, et la nécessité de soutenir leurs institutions pour préserver la souveraineté de l’Etat. Mais tout le monde sait que le jour où les élections se tiendront, ce bilan va peser.

Sur le fond, les critiques de Fedorov ne sont pas le signe d’un dysfonctionnement politique, mais plutôt d’un fonctionnement assez sain. Un acteur politique de premier plan se positionne comme une alternative à Zelensky. Ce n’est pas un militaire mais un civil; ce n’est pas non plus quelqu’un d’étranger à la défense de l’Ukraine. C’est une personnalité qui a des soutiens dans la société; il est populaire dans les milieux tech des forces armées et de la société. Fedorov a clairement la posture d’un canddiat à la prochaine présidentielle. Et c’est tout ce que l’on peut souhaiter à une démocratie: une pluralité de candidats portant des projets sérieux. Que cet opposant potentiel soit issu du cercle même des proches de Zelensky est aussi, finalement, très banal dans un fonctionnement démocratique. Il y a peut-être une crise politique, mais pas de crise systémique.

Ce qui est nouveau dans l’adresse de Fedorov, c’est cependant l’idée que les élections sont possibles. L’argument politique est recevable: la guerre s’est installée dans la durée, refuser la tenue d’élections, c’est aussi donner à la Russie une victoire en la laissant rythmer le timing du jeu politique ukrainien. Mais Fedorov ne parle pas seulement du principe. Sans rentrer dans le détail, il dit: la tenue d’élections est possible. L’Ukraine doit retrouver un processus d’alternance démocratique, sans attendre la sortie de loi martiale.

Et là, il faut se rappeler qui est Fedorov: ancien ministre de la numérisation qui a transformé une bureaucratie d’imprimante et de papier en un système modernisé et rapide. Ancien ministre de la Défense qui a accompagné l’innovation et l’esprit d’initiative qui permettent aujourd’hui à l’armée ukrainienne d’accomplir des choses que personne n’avait anticipées. S’il travaille vraiment à un projet permettant de tenir des élections en temps de guerre, nous avons tout intérêt à suivre le sujet de près. J’imagine que le vote électronique sera au coeur de ce projet – collègues spécialistes du sujet, réglez vos radars, car ce sera riche d’enseignements.

J’attends la suite avec intérêt plus qu’avec inquiétude. Une fois de plus, l’Ukraine pourrait être là où personne ne l’attend.

20 réponses à « L’appel aux élections de Mykhailo Fedorov: un reboot démocratique? »

  1. Merci pour ce point de vue toujours très éclairant. Pour qui aime l’Ukraine, cela relativise à bon escient la « crise » que soulignent beaucoup de média. MF Verdun

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  2. Avatar de Albert Bergonzo
    Albert Bergonzo

    Merci pour votre analyse, toujours pertinente. Une fois de plus, je suis frappé par la vigueur de la société civile ukrainienne, en l’occurrence les manifestations de soutien à Fedorov, et sa capacité à influer sur le cours politique. Une leçon pour bien des démocraties occidentales.

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  3. merci madame. Je crois qu’il faut se conformer à votre intuition, comme quoi c’est pas hérétique d’organiser des élections en Ukraine après 5 années de guerre imposée par la Russie de Poutine. Espérons que le président Zelensky et Fedorov seront fins et sages pour ne pas fournir des munitions aux complotistes qui sont déjà légion.

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    1. Y’a jamais rien eu d’hérétique dans la tenue d’élections en temps de guerre.

      C’est imposer des élections qui l’est

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  4. Merci pour cette analyse rapide et, je l’imagine, mieux informée que la mienne qui connaît pourtant bien l’Ukraine. Mais j’ai un doute sur les conséquences d’une éventuelle campagne électorale en pleine guerre. Et la constitution ukrainienne le permet-elle ?

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  5. Merci pour cette analyse. Un vote électronique où l’on se rend dans un bureau de vote ne me paraît pas plus facile à mettre en place qu’une urne classique. Comment éviter l’intrusion des hackers russes ? S’il est question d’un vote à domicile, cela nécessite que chaque électeur soit équipé d’un ordinateur et d’une connexion, loin d’être évident. Il y a t-il beaucoup d’électeurs dans les zones annexées? Comment seraient ils libres de voter? Je reste perplexe quant à cette proposition.

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    1. Je partage ce point de vue

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      1. j’ai toujours apprécié la lucidité et la perspicacité des analyses d’Ànna. Son message d’aujourd’hui est décidément très utile pour notre soutien aux ukrainiens en lutte pour construire des institutions démocratiques.Eévidemment c’est presque une gageure mais je crois vraiment que pour beaucoup la détermination est vive et que la rapide .fin de la guerre sera synonyme de victoire .Plus que jamais ,trouvons la meilleure manière de les soutenir.

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  6. Moi ce qui m’inquiète, c’est sa proximité avec Musk qui défend et soutient l’extrême-droite en Europe. Musk et Trump souhaitent des élections en Ukraine pour virer Zelensky et enfin pouvoir commercer « tranquillement » avec la Russie. Musk et Trump s’en foutent de l’Ukraine. Si Fedorov colle finalement à cette idée, il devient un traître pour les Ukrainiens, d’ailleurs ils sont nombreux à l’écrire sur X. Quelle désillusion pour ma part et je pense qu’il vient de se tirer une balle dans le pied.

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    1. Il y a son passé politique de libertarien du parti ukrainien 5.10.

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    2. Pour ce que j’ai compris, il est proche de Musk par intéret : couper Starlink aux russes. Qui a été une très bonne chose pour les ukrainiens

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  7. Encore une analyse d’Anna objective, éclairante et stimulante. Merci.

    Colin MIEGE

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  8. J’ai cherché « soviété » et j’ai rien trouvé…. est-ce une coquille finalement ? (assez facétieuse pour un article traitant d’un monde post-soviétique)

    J’imagine aussi que les petits malins qui aimeraient que l’ukraine soit fragilisée par ces évènements aient la drole de surprise que Fedorov soit moins diplomate que Zelensky et qu’il soit du partisan de faire saigner la Russie…

    C’est pas parce que les Ukrainiens veulent arrêter la guerre qu’ils veulent demander aux Russes d’arrêter : ils veulent soumettre la Russie.

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  9. Organiser un vote électronique sera certainement apprécié par les hackers de Moscou.

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  10. L’armée ukrainienne avait déjà pris le chemin de la modernité bien avant l’arrivée de ce ministre. Des premiers drones bricolés aux fpv en passant par les bayraktar combinés aux missiles Jupiter pour contraindra les Russes à reculer, notamment en mer noire où ils avaient coulé le navire amiral Moskva. Puis l’arrivée des drones sous marin ukrainiens ont complété un dispositif impressionnant permettant à ces derniers de tenir à distance l’Armada de Poutine. Fedorov a profité bien opportunément de l’industrie ukrainienne qui a su assez rapidement s’émanciper de ses premiers fournisseurs historiques, chine et Turquie, pour innover et projeter une puissance de production dont nous ferions bien de nous inspirer. Zelensky a permis grâce à son courage et sa détermination, le réveil d’une Europe endormie, d’une Amérique lointaine. Il n’a cessé de parcourir le monde à la recherche de soutiens, mettant en lumière la cruauté des russes, leur volonté coloniale de retrouver l’empire et la naïveté des sociétés libérales qui, par leur lâcheté et leur peur du chaos, leur avidité, on nourrit le monstre. Fedorov aura-t-il la capacité extraordinaire de zelensky à fédérer autour de lui un occident encore à la traîne ? Rien n’est moins sûr…

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  11. Des analyses toujours pertinentes et fines sur des sujets de grande importance !

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  12. Avatar de ninjaresilientd431d6a43d
    ninjaresilientd431d6a43d

    Bonsoir, je vous lis à Mykolaïv, ville que je crois vous connaissez et appréciez – et où des alarmes retentissent toutes les 30 min… Merci pour ce billet. Evidemment, ici, tout le monde ne parle que de cette intervention de Fedorov. Il ressort de mes discussions deux points intéressants:

    Fedorov ne précise pas quelle élection il a en tête. On pense bien sûr à la présidentielle, qui pourrait être son ambition personnelle, mais il y a aussi les législatives et surtout les élections locales (régions et villes). Chaque niveau électoral a ses propres enjeux et obstacles, sa propre complexité, comme dit Fedorov, sans forcément d’impossibilité. Pour la présidentielle, au-delà des questions de la sécurité du vote électronique, il faut une modification de la Constitution par la Verkhovna Rada, le parlement, parce que la loi martiale en vigueur prohibe les élections. C’est possible. Pour les législatives, pour lesquelles il y a aussi une grande attente vu le nombre de parlementaires récemment impliqués dans des affaires de corruption, c’est plus compliqué, apparemment, du point de vue constitutionnel (mais je n’ai pas creusé le sujet). Pour les municipales et régionales, au contraire, cela semble assez simple – et c’est une attente encore plus grande. La guerre qui s’éternise signifie qu’il y a énormément d’enjeux locaux (hôpitaux, écoles, routes, canalisations, police, pompiers, etc) qui concernent directement la population et qui sont gérés par les mêmes personnes depuis très longtemps. La corruption existe, à moins grande échelle qu’au niveau national, mais c’est celle qui exaspère le plus les gens: les chantiers qui s’éternisent, les achats de véhicules chers par les services publics, la captation d’aides occidentales ciblées (à Mykolaïv, c’est le Danmark qui fait énormément). Bref, une immense impatience de voir les élus locaux, maires et gouverneurs, remettre leur mandat en jeu. Pourquoi ce serait simple? On me signale que durant les élections hongroises d’avril (Orban vs Magyar), de nombreux Hongrois d’Ukraine ont pu voter dans leur commune ukrainienne. Certes, c’était plutôt à l’ouest du pays, où les frappes russes sont moins nombreuses, mais si des gens peuvent voter dans des communes ukrainiennes, pourquoi pas les autres?
    La deuxième question est très délicate. En cas d’élection, quid des partis et candidats pro-russes interdits? De la presse, des stations de radio et télé pro-russes interdites qui s’en feraient les porte-voix, dans leur langue? Même minoritaires – et en très grande partie délégitimés par la guerre épouvantable que mène la Russie – les pro-russes existent (notamment ici, au sud): peut-on vraiment les écarter d’un processus qui se veut démocratique, comme le réclame Fedorov? Je conviens que cela ouvre une boîte de Pandore d’une certaine taille… Un de mes interlocuteurs estime que des élections ne pourraient se tenir qu’avec la bénédiction des Etats-Unis, de l’Europe et… de la Russie. Le Kremlin, qui se prépare à des élections (truquées, tronquées) en septembre, se moque volontiers du fait qu’il n’y en a pas en Ukraine. Faudra-t-il son assentiment pour qu’elles se tiennent (ce qui relance la question d’un cessez-le-feu)?

    Ces sujets ne sont pas des détails. Leur absence, dans l’allocution de Fedorov, me semble montrer qu’il s’agit avant tout d’un coup politique plutôt que d’un plan réaliste, hélas.

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  13. Suis d’accord. Juste peur que ça soit très instrumentalise par les réseaux pro-russe

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  14. Compte tenu de la proximité de Fedorov avec le ghota numérique en Estonie, il est en effet probable qu’il s’inspire du i-Voting (vote par internet). Néanmoins, quid de la protection du vote mais aussi des citoyens lors de ce processus dans un pays qui reste encore occupé et qui connait des frappes sur les zones civiles ? Pareil, certaines zones dépendent grandement d’acteurs tiers pour l’accès à internet : est-ce que Musk voit en Fedorov un poulain favorable plutôt que Zelensky ou la probable candidature de Biletsky ?

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